Tiers-Lieux d’Expérimentation G_NIUS : l’accès bloque

Les Tiers-Lieux d’Expérimentation devaient simplifier l’accès des innovateurs aux hôpitaux. L’État y consacre en effet 63 millions d’euros sur cinq ans, répartis entre 37 consortiums hôpital-ville. Pourtant, notre test de terrain raconte une autre histoire. Le même jour, nous avons écrit individuellement aux 37 coordinateurs. Résultat : 53 jours plus tard, aucune réponse utile.

Ce dispositif s’appuie sur G_NIUS, le Guichet National de l’Innovation et des Usages en e-santé. La Délégation au Numérique en Santé (DNS) et l’Agence du Numérique en Santé le pilotent ensemble, avec Bpifrance comme partenaire. La plateforme couvre tout le parcours d’accès au marché : réglementation, financement, expérimentation et certification HAS.

Sur le papier, l’architecture tient debout. Cependant, entre la promesse de simplification et l’expérience réelle d’un porteur de projet, l’écart reste mesurable. Cet article le documente, étape par étape.

G_NIUS et les Tiers-Lieux d’Expérimentation : ce que promet l’État

Un guichet unique pour les porteurs de projets

Le discours officiel de G_NIUS tient en trois verbes : centraliser, orienter, simplifier. La plateforme se présente ainsi comme le guichet unique des porteurs de projets en santé numérique. Elle recense les dispositifs existants, comme PECAN, l’Article 51, l’AMI DGOS ou les certifications HAS. De plus, elle liste les contacts et propose un parcours pas à pas.

La logique est donc celle d’un État-plateforme. Son but : réduire les coûts de transaction pour les acteurs publics et privés.

63 millions d’euros pour 37 consortiums

Au sein de cette architecture, les Tiers-Lieux d’Expérimentation (TLE) occupent une place à part. L’État les a lancés en 2023 dans le cadre de France 2030, avec une enveloppe de 63 M€ sur cinq ans. La Banque des Territoires opère le dispositif[1].

Les 37 consortiums réunissent des établissements de santé, des collectivités et des acteurs de ville. Leur mission consiste à créer des environnements de test contrôlés. Les solutions innovantes s’y déploient en conditions réelles, ce qui doit accélérer leur passage à l’échelle.

Par ailleurs, les pouvoirs publics présentent le label TLE comme un passeport. Il ouvrirait la voie aux appels à projets nationaux suivants : AMI DGOS, programmes ARS ou certifications.

Une intention cohérente, un écart à mesurer

Sur le papier, le dispositif coche toutes les cases : co-construction, ancrage territorial et mesure d’impact prévue. Nous ne contestons donc pas la pertinence de l’intention. En revanche, nous interrogeons l’écart entre cette intention et l’expérience d’un porteur qui cherche simplement à joindre ces structures.

Notre test : 37 mails envoyés, 2 réponses en 53 jours

Le protocole

Le 20 février 2026, JuliaShift écrit aux 37 coordinateurs des TLE référencés sur G_NIUS. Nous envoyons un message individuel à chacun, et non un envoi groupé. Le contenu reste identique pour tous. Un porteur identifié présente son périmètre, puis sollicite un premier échange pour trouver le TLE le plus adapté. Chaque courriel est signé, traçable et professionnel.

Le résultat

Au bout de 53 jours, le bilan reste maigre :

  • 1 réponse automatique de MedtechLab, qui renvoie vers un formulaire Tally générique, sans accusé de réception qualifié ;
  • 1 réponse hors sujet du TLE IPSO Santé, qui indique que le canal n’est pas le bon ;
  • 35 silences, auxquels s’ajoutent ceux des contacts génériques DNS et ANS, également destinataires.

Or la plateforme annonce un délai de réponse d’une à trois semaines. Le délai observé dépasse donc sept fois ce délai annoncé.

Pourquoi ce silence pose problème

Cette absence de réponse n’a rien d’un détail logistique. En effet, elle soulève une question de fond. Si le premier contact échoue pour un porteur identifié et visible publiquement, que se passe-t-il pour les autres ? Pensons par exemple à un porteur isolé, à un infirmier libéral coordonnateur ou à un chercheur clinicien sans réseau.

Autrement dit, la friction d’accès ne relève pas du bug marginal. C’est la toute première interaction du porteur avec le dispositif.

Pourquoi il est si difficile de joindre un Tiers-Lieu d’Expérimentation

37 fiches à ouvrir, aucun e-mail direct

La page qui liste les 37 TLE sur G_NIUS multiplie les frictions au lieu de les réduire. D’abord, elle ne propose aucune adresse e-mail directe. Ensuite, le porteur doit ouvrir chacune des 37 fiches individuelles. Enfin, chaque fiche demande encore deux ou trois clics pour atteindre un canal de contact. Ce canal peut être un profil LinkedIn, un site institutionnel, un formulaire ou parfois un téléphone.

Des contacts fragiles face au turnover

Sur les 37 TLE, seuls sept affichent des e-mails nominatifs. Ces adresses restent donc très exposées aux départs de personnel. D’ailleurs, deux contacts étaient déjà injoignables lors de la mise à jour du référentiel : celui du GHT Toulouse et un ancien contact à Mondet. Quant aux autres TLE, ils renvoient vers des canaux indirects, dont le responsable n’est pas toujours identifiable.

Un outil d’orientation qui reconnaît ses propres lacunes

Le paradoxe saute aux yeux. Un guide censé simplifier renvoie vers une liste dont la moitié des entrées n’offre pas d’e-mail vérifié. De plus, nous avons interrogé en avril 2026 l’outil d’orientation proposé par la plateforme[2]. Il a lui-même pointé trois lacunes :

  • des délais théoriques d’une à trois semaines, sans lien avec les délais observés ;
  • une identification peu explicite des solutions passées par les TLE ;
  • une documentation publique qui ne précise pas qui évalue l’évaluateur.

En somme, l’institution documente elle-même les zones d’ombre que le porteur cherche à éclairer.

Une refonte annoncée pour 2026

Les opérateurs annoncent une refonte de la page TLE en 2026, dans le sillage du volet régional présenté à SantExpo. Ils admettent ainsi, implicitement, que l’architecture actuelle ne remplit pas sa mission. Reste une question : cette refonte changera-t-elle seulement la forme, par exemple un tri par thème plutôt que par région ? Ou intégrera-t-elle enfin un mécanisme de joignabilité fonctionnel et mesurable ?

Qui mesure l’efficacité des Tiers-Lieux d’Expérimentation ?

G_NIUS se voit comme un « phare », pas comme un guichet

Interrogée sur le suivi des porteurs, la plateforme nationale se définit comme un « phare ». Elle émet un signal d’orientation, mais elle ne gère pas la relation. Cette définition colle à ses moyens, puisque seules quelques personnes y travaillent à l’ANS. Toutefois, elle a une conséquence directe : le suivi des porteurs orientés revient forcément à un autre maillon.

Des TLE autonomes, sans indicateurs communs

À l’étage suivant, les 37 TLE fonctionnent comme des consortiums autonomes. Chacun gère son périmètre, son formulaire d’éligibilité et son calendrier de réponse. Certes, des agences nationales participent à leur sélection. Mais aucun opérateur ne pilote la mesure d’effet de bout en bout. Il manque notamment :

  • des indicateurs harmonisés de joignabilité ;
  • un reporting agrégé sur les solutions accompagnées ;
  • un suivi du passage vers les dispositifs nationaux (AMI DGOS, certifications HAS, marché UniHA Solutions Innovantes TLE).

La Banque des Territoires finance, et plusieurs agences sélectionnent. Pourtant, personne ne suit le devenir des porteurs, de l’entrée à la sortie.

Un trou de redevabilité

G_NIUS peut donc légitimement renvoyer la mesure vers les TLE. Les TLE, de leur côté, peuvent la renvoyer vers leur périmètre régional. Aucun maillon ne ment, car chacun reste dans sa fonction. Cependant, au total, personne ne mesure.

Or l’enjeu financier est réel : 63 M€ sur cinq ans pour les seuls TLE, sans compter les moyens de communication de G_NIUS. Aucun opérateur ne compte pourtant combien de porteurs aboutissent. Il n’existe ni propriétaire de la métrique, ni indicateur de transformation publié.

Une construction par strates successives

Cette architecture reste parfaitement légale. En réalité, elle découle d’une construction par couches : annonce en 2019, déploiement entre 2020 et 2022, appel TLE en 2023, puis plateformes régionales en 2026. Aucune de ces étapes n’a institué de pilotage transverse.

Par ailleurs, le volet « G_NIUS des Régions », lancé en 2026, prolonge cette logique. Il ajoute une couche de visibilité calquée sur le modèle national, mais toujours sans opérateur de mesure. Ainsi, le maillon manquant ne disparaît pas à l’échelon régional : il s’y reproduit.

Infographie sur les Tiers-Lieux d'Expérimentation et G_NIUS. À gauche, six indicateurs de visibilité publiés en 2025 : 150 000 visiteurs, 400 000 pages vues, 20 millions d'affichages, 9 500 abonnés LinkedIn, 1 500 conversations chatbot et 28 000 visiteurs internationaux dans 178 pays. À droite, six indicateurs d'effet jamais publiés : premier contact qualifié, délai de réponse, porteurs aboutis, abandons, points de friction et transition vers les dispositifs nationaux.

G_NIUS publie ses chiffres d’audience, mais aucun indicateur sur le parcours réel des porteurs. On ignore donc combien d’entre eux passent des Tiers-Lieux d’Expérimentation aux dispositifs nationaux.

À qui s’adressent vraiment ces dispositifs ?

Des startups déjà financées en vitrine

Au-delà du test de joignabilité, nous avons examiné les dossiers que les TLE et G_NIUS valorisent sur LinkedIn[3]. Un schéma se dessine. La plupart des startups mises en avant ont déjà bouclé plusieurs tours de financement. Elles atteignent donc une maturité commerciale qui ne requiert plus d’accélération précoce.

Autrement dit, les TLE communiquent sur ce qui leur apporte de la visibilité. En revanche, ils parlent peu de ce qu’ils ont réellement fait émerger.

Des formulaires qui écartent les projets jeunes

À l’inverse, les formulaires d’éligibilité filtrent fortement en amont. Celui de MedtechLab, premier TLE à répondre, cible par exemple des startups qui disposent déjà :

  • d’un financement ;
  • d’une validation clinique préliminaire ;
  • d’une trajectoire commerciale identifiée.

De fait, plusieurs profils restent sur le bord de la route : les projets early-stage, les solutions en pré-PoC, les associations et les équipes hospitalières sans structure commerciale. Ainsi, le dispositif qui se présente comme un accélérateur fonctionne en partie comme une vitrine pour des acteurs installés.

Un effet, pas une intention

Ce constat ne prouve aucune intention. Il décrit simplement un effet. Un porteur en phase pré-PoC aurait justement besoin d’un terrain d’expérimentation. Pourtant, il ne franchit ni la première porte, joindre un coordinateur, ni la seconde, passer le formulaire. Quel parcours d’innovation cette architecture rend-elle donc possible, et pour quels profils ?

Les points clés du test

Constat

Chiffre observé

Courriels individuels envoyés le 20/02/2026

37

Réponses à J+53

1 automatique, 1 hors sujet, 35 silences

Délai annoncé / délai observé

1 à 3 semaines / 53 jours minimum (×7)

E-mail direct sur la page de listing

Aucun (37 fiches à parcourir)

Contacts nominatifs exposés au turnover

7 sur 37, dont 2 déjà injoignables

Opérateur de mesure de bout en bout

Aucun identifié

Ce que ce silence coûte aux porteurs de projets

Un coût transféré au porteur

Pour un porteur en santé numérique, la promesse de G_NIUS reste centrale. C’est vrai pour une startup early-stage comme pour une équipe clinique, un infirmier coordonnateur ou un chercheur. Or un dispositif qui ne répond pas en 53 jours n’est pas seulement lent. En réalité, il fait payer à chaque porteur la friction qu’il devait absorber.

Bien sûr, on peut comprendre le silence d’un agent. Un écrit engage parfois des arbitrages qui le dépassent, et une question simple peut exiger des semaines de validation. Le silence devient alors un réflexe prudent. Néanmoins, cette prudence reporte tout le coût sur le porteur, qui ne dispose pas de la même latitude.

Des mois perdus, des candidatures abandonnées

Les conséquences se comptent d’abord en mois perdus. Ensuite, le porteur redirige son énergie vers des canaux moins institutionnels. Enfin, les structures les plus fragiles abandonnent parfois avant même la phase utile.

À l’inverse, les acteurs bien dotés en réseau contournent l’obstacle par leurs propres canaux. Le dispositif sélectionne donc moins sur la qualité du projet que sur la capacité du porteur à exister sans lui.

La vraie question ne porte donc pas sur l’utilité de G_NIUS et des TLE. Ils servent probablement à certains égards. Elle porte plutôt sur trois points : pour qui, mesurés comment, et avec quel retour pour ceux qui n’obtiennent pas de réponse ?

4 mesures pour rendre les Tiers-Lieux d’Expérimentation plus accessibles

D’autres opérateurs publics, comme les agences d’évaluation, appliquent déjà des obligations de transparence. Par conséquent, quatre leviers simples suffiraient à réduire l’écart observé.

1. Séparer la visibilité de l’effet réel

G_NIUS met en avant des chiffres records pour 2025[4] : plus de 150 000 visiteurs, 400 000 pages vues, 20 millions d’affichages dans les moteurs de recherche et 9 500 abonnés LinkedIn. S’y ajoutent 1 500 conversations avec le chatbot et 28 000 visiteurs internationaux dans 178 pays.

Ces chiffres mesurent bien la portée de la plateforme. Cependant, ils ne disent rien du parcours des porteurs. Combien obtiennent un premier contact qualifié ? Combien atteignent un AMI national, une certification HAS ou un marquage CE ? Et combien abandonnent, à quelle étape ? Mesurer la visibilité ne remplace donc pas la mesure de l’effet.

2. Publier les délais réels de premier contact

Un guichet national financé sur fonds publics devrait publier trois indicateurs simples : le nombre de sollicitations reçues, le taux de premier contact qualifié et le délai médian de réponse. Ces données restent faciles à mesurer. Leur absence empêche pourtant tout retour structuré.

3. Rendre les contacts TLE directement accessibles

Une page sans e-mail direct, qui impose 37 fiches à parcourir, crée de la friction. Il suffirait de publier des adresses fonctionnelles et typées, par exemple un contact générique et un contact projet. Cette solution réglerait sans frais le risque de turnover. La refonte prévue en 2026 offre justement l’occasion de l’intégrer.

4. Publier un bilan annuel du dispositif TLE

Avec 63 M€ engagés et 37 consortiums, le dispositif a atteint la mi-parcours fin 2025. Pourtant, aucun bilan public n’est paru à ce jour. Ce bilan devrait présenter les solutions issues des TLE, leur taux de passage vers les appels à projets nationaux et le profil des porteurs accompagnés. Il conditionne toute évaluation indépendante. Encore faut-il, en amont, désigner un opérateur public responsable de cette mesure.

Aucun de ces leviers n’exige de réforme institutionnelle. En effet, il s’agit seulement d’appliquer des standards déjà en vigueur ailleurs. Ainsi, porteurs et décideurs pourraient enfin mesurer l’écart entre l’intention et l’effet.

Le fil rouge de L’Éclaireur e-Santé : quatrième repère

Cette enquête sur les Tiers-Lieux d’Expérimentation prolonge une série consacrée à la redevabilité des dispositifs publics en santé numérique. Nous avons d’abord interrogé l’évaluation d’un programme d’IA à l’hôpital dans notre article AMI IA Urgences : qui évalue les évaluateurs ?. Ensuite, nous avons montré que l’ANAP impose des KPI aux hôpitaux, mais refuse de publier les siens. Enfin, avec e-sensia, une référence ANAP parmi d’autres, nous avons décortiqué l’alignement entre une agence publique et une solution commerciale.

Cette fois, nous remontons à la source : la porte d’entrée du système. En effet, si la friction apparaît dès le premier contact, le problème ne se limite plus à l’évaluation en aval. C’est l’accès lui-même qui trie les porteurs, selon des critères que personne ne publie. Or une filière industrielle a besoin de portes d’entrée claires, de réponses pour ceux qui frappent et d’un opérateur chargé de mesurer le parcours.

La suite élargit le constat à l’ensemble de l’écosystème : dans Quatre dispositifs publics, une même architecture sans responsable de la mesure, nous comparons ces mécanismes côte à côte. Vous découvrez L’Éclaireur e-Santé ? Abonnez-vous pour ne manquer aucune de nos analyses.

Méthodologie et droit de réponse

Cet article s’appuie sur des sources publiques et sur un test de terrain tracé. Nous avons envoyé 37 courriels individuels le 20/02/2026 aux coordinateurs TLE, ainsi qu’aux contacts DNS et ANS. Nous avons ensuite suivi les réponses jusqu’au 15/04/2026.

Les coordinateurs et contacts concernés peuvent exercer un droit de réponse, y compris pour une correction factuelle, à l’adresse nicolas@juliashift.eu. Des questions parlementaires préparées sur ce dossier sont également disponibles sur demande.

Sources :

Notes et sources

  1. Page Tiers-Lieux d’Expérimentation — Banque des Territoires, vérifiée en avril 2026.
  2. Référentiel G_NIUS et outil d’orientation, vérifiés en avril 2026.
  3. Publications LinkedIn des coordinateurs et structures TLE, consultées en mars et avril 2026.
  4. Infographie G_NIUS « 2025, l’année de tous les records ».
  5. Note d’orientation France 2030 « Tiers-Lieux d’Expérimentation ».
  6. Formulaires d’éligibilité publics de MedtechLab et d’autres TLE, consultés en 2026.

https://juliashift.eu

Consultant senior, gouvernance et gestion des risques de l'IA en santé | Fondateur de JuliaShift | Évaluateur Bpifrance (santé numérique) et Commission européenne (Horizon Europe) | Concepteur du module IA & santé, Université de Picardie Jules Verne (2IS)