Depuis la rentrée 2024, la formation au numérique en santé est obligatoire pour les futurs infirmiers. Concrètement, chaque IFSI doit délivrer environ 28 heures d’enseignement sur cinq domaines. Tout le monde parle donc de ces heures. Pourtant, une question reste dans l’angle mort : qui forme les formateurs ? En effet, aucun budget sérieux ne semble prévu pour eux. Dans cet article, nous chiffrons ce manque, puis nous expliquons ses risques. Enfin, nous proposons trois leviers concrets pour les décideurs.
Formation au numérique en santé : ce que dit le référentiel
Tout part de l’arrêté du 10 novembre 2022. Ce texte, publié au Journal officiel du 11 novembre 2022 avec un décret associé, organise la formation en cinq domaines : les données de santé, la cybersécurité, la communication en santé, les outils numériques et la télésanté. Comme le résume le site Santé mentale dans sa présentation de la réforme, les étudiants peuvent suivre ces enseignements de façon discontinue sur leurs trois premières années. santementale
Dans la pratique, la répartition la plus courante est la suivante. D’abord, les données de santé (RGPD, INS, DMP) occupent 6 heures. Ensuite, la cybersécurité et la communication numérique professionnelle comptent 5 heures chacune. Enfin, les outils numériques métier et la télésanté représentent 6 heures chacun.
Le référentiel fixe donc clairement ce qu’il faut enseigner. En revanche, il ne dit pas comment l’enseigner. Surtout, il ne dit rien des personnes qui vont le faire.
Quel budget pour former les formateurs IFSI ?
Le budget formation des IFSI atteint environ 450 millions d’euros pour 2024-20251. Or, la répartition type laisse peu de marge. En effet, les salaires des formateurs absorbent environ 60 % de l’enveloppe. Ensuite, les équipements et les locaux en prennent 25 %. Par conséquent, il reste 10 % pour la formation continue des formateurs, soit près de 45 millions d’euros, et 5 % pour le reste.
Mais quelle part de ces 45 millions va réellement au numérique en santé ? Selon notre enquête auprès de huit IFSI, cette part varie seulement entre 2 % et 5 %2. Autrement dit, la France consacre entre 900 000 € et 2,25 millions d’euros à la formation numérique de tous ses formateurs.
Or, le pays compte environ 327 IFSI. De plus, chaque institut emploie en moyenne quinze formateurs permanents. Il faut donc former près de 4 900 personnes. Ainsi, le budget disponible tombe entre 183 € et 460 € par formateur.
Avec cette somme, on finance au mieux une journée de formation, car une journée coûte en moyenne entre 800 et 1 200 €. Sinon, on paie deux ou trois webinaires, ou encore un MOOC. Par exemple, l’Université de Lille propose un parcours de 38 heures destiné aux formateurs qui enseignent le numérique en santé, au tarif de 1 000 €. Le budget moyen ne couvre donc même pas la moitié d’une telle formation. Bref, on est très loin de 28 heures de maîtrise opérationnelle sur cinq domaines complexes. univ-lille
Pourquoi les formateurs ne sont pas encore prêts
Des compétences totalement nouvelles
Prenons un cadre formateur diplômé en 2018. Pendant son cursus, il n’a jamais étudié la cybersécurité appliquée à la santé. De même, il n’a pas appris la gestion des données patients sous RGPD, puisque ce règlement s’applique seulement depuis mai 2018. Enfin, la téléconsultation n’a vraiment explosé qu’après la crise du Covid.
Il ne s’agit donc pas de simples mises à jour. Au contraire, ce sont des compétences entièrement nouvelles.
Un domaine qui évolue plus vite que la formation continue
Par ailleurs, le numérique en santé change à toute vitesse. Depuis la publication du référentiel, ChatGPT a lancé la vague de l’IA générative. Ensuite, l’Union européenne a conclu un accord politique sur l’AI Act fin 2023, puis l’a adopté en 2024. En outre, Mon Espace Santé s’est diffusé largement auprès des patients. Ainsi, un formateur formé début 2023 enseigne déjà un contenu en partie dépassé.
Peu de ressources pédagogiques partagées
Certes, l’Agence du numérique en santé propose un espace dédié aux formateurs, avec des contenus gratuits alignés sur le référentiel. Cependant, transformer un item comme « enseigner la téléconsultation » reste un vrai chantier. En effet, le formateur doit construire un cours, puis un TD avec un scénario réaliste. Ensuite, il doit concevoir une évaluation crédible. Or, les IFSI partagent encore très peu ces séquences complètes entre eux. Résultat : chacun réinvente la roue de son côté.
Formation des formateurs : un risque juridique pour l’employeur
Le Code du travail impose à l’employeur une obligation d’adaptation. Concrètement, l’article L6321-1 l’oblige à adapter les salariés à leur poste. De plus, il doit maintenir leur capacité à occuper un emploi face à l’évolution des technologies. Cette règle concerne directement les IFSI de droit privé. Dans le secteur public, le statut de la fonction publique hospitalière prévoit lui aussi un droit à la formation.
Que se passe-t-il en cas de litige ? D’abord, la charge de la preuve repose sur l’employeur. En effet, comme le rappelle Centre Inffo dans son analyse de la jurisprudence, c’est à l’employeur de démontrer qu’il a respecté son obligation de formation. Ensuite, l’absence de formation peut suffire à créer un préjudice indemnisable3. Par conséquent, un simple courriel d’information ne protège pas l’établissement. Il faut au contraire prouver un suivi effectif. centre-inffo
Ainsi, un formateur sanctionné pour son « incapacité à intégrer les nouvelles méthodes » pourrait contester cette décision s’il n’a jamais été formé. Aucun établissement n’est donc vraiment à l’abri.
Ce que font les autres pays
Pays-Bas : former les formateurs avant de déployer
Les Pays-Bas ont intégré le numérique en santé dans les études infirmières en 2019. Mais avant le déploiement, ils ont d’abord formé leurs formateurs pendant 18 mois, avec un budget dédié de 12 millions d’euros4. De plus, ils ont créé une plateforme nationale de ressources mutualisées. Enfin, ils ont rendu obligatoire une certification des formateurs. Résultat : en 2023, 94 % des instituts appliquaient le référentiel avec une qualité pédagogique validée.
Union européenne : le cadre DigCompEdu
De son côté, l’Union européenne a publié le cadre DigCompEdu5. Ce référentiel décrit 22 compétences pédagogiques numériques, réparties en six domaines et six niveaux de maîtrise (de A1 à C2). Surtout, il répond au « comment ». Par exemple, il aide à créer des ressources adaptées, à évaluer avec le numérique ou encore à préserver le bien-être des étudiants à distance.
Canada : partir de l’impact clinique
Enfin, le Canada structure ces compétences autour du « Quintuple Aim »6. Ce modèle vise cinq objectifs : l’expérience patient, la santé de la population, la maîtrise des coûts, l’expérience des soignants et l’équité. Ainsi, le numérique n’y apparaît pas comme une boîte à outils, mais comme un levier clinique.
Deux scénarios pour l’e-santé française
Si l’on n’accompagne pas les formateurs, les 28 heures deviendront une case à cocher. Les étudiants obtiendront alors une attestation, mais pas de compétences réelles. Le fossé entre la réglementation et le terrain va donc se creuser. Dans cinq ans, on dira peut-être que le référentiel a échoué, comme le DMP au milieu des années 2000.
À l’inverse, si l’on accompagne les formateurs, la France peut devenir un modèle européen. Les diplômés de 2025 à 2030 arriveront alors armés sur le terrain. De plus, les établissements de santé verront la différence dès l’embauche. Le référentiel deviendra ainsi un vrai levier de transformation, et non une contrainte de plus.
Pour approfondir ces enjeux, découvrez aussi notre article sur l’e-santé.
Trois leviers pour réussir la formation au numérique en santé
Levier 1 : mutualiser les ressources pédagogiques
Au lieu de 327 IFSI qui créent chacun leurs TD, les régions pourraient bâtir une plateforme commune, sur le modèle des outils d’apprentissage du NHS britannique7. Par ailleurs, des consortiums de cinq à dix instituts pourraient se partager le travail. L’investissement avoisinerait 500 000 € par région. En retour, on économiserait environ 50 000 heures de conception pédagogique.
Levier 2 : certifier les formateurs
Ensuite, la France pourrait s’inspirer des Pays-Bas avec une certification « formateur numérique en santé ». Celle-ci comprendrait 40 heures de formation initiale, puis 8 heures de mise à jour chaque année. Le coût national atteindrait environ 2 millions d’euros pour 4 900 formateurs. En échange, les IFSI gagneraient en crédibilité et en conformité. De plus, ils se protégeraient sur le plan juridique. D’ailleurs, des parcours existent déjà, comme le DU de l’Université de Montpellier dédié à la formation des formateurs.
Levier 3 : faire tourner les formateurs sur le terrain
Enfin, chaque formateur pourrait passer deux semaines par an dans un service qui utilise le numérique en santé. Le coût correspondrait surtout au remplacement des formateurs. En contrepartie, ils garderaient un ancrage concret et des connaissances à jour.
En résumé : tout se joue dans les prochains budgets
Le référentiel numérique en santé marque une avancée majeure. Cependant, son succès dépend d’un élément invisible : l’investissement dans les formateurs. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2022, seulement 0,1 % des professionnels étaient formés au numérique en santé8. Aujourd’hui, le budget varie entre 183 € et 460 € par formateur. Pourtant, il faut former près de 4 900 personnes.
Sans effort supplémentaire, on reproduira donc le schéma français habituel : d’excellentes intentions, mais un faible impact sur le terrain. Alors, qu’est-ce qui distinguera le référentiel de 2024 de l’échec du DMP ? La réponse se joue maintenant, dans les arbitrages budgétaires et dans les priorités des institutions.
Le numérique en santé avance vite, et vos compétences aussi doivent suivre. C’est pourquoi nous publions régulièrement des articles concrets sur l’e-santé.
Sources
Budget formation des IFSI 2024-2025, source DREES citée par l’auteur. Lien à ajouter. ↩
Enquête menée par l’auteur auprès de huit IFSI. ↩
Centre Inffo, « Obligation d’adaptation : portée de l’obligation de l’employeur », octobre 2017. ↩
Chiffres néerlandais : source à préciser. ↩
Redecker C., European Framework for the Digital Competence of Educators: DigCompEdu, Commission européenne, 2017. Synthèse en français : Comprendre DigCompEdu. ↩
Modèle Quintuple Aim : source canadienne à préciser. ↩
Plateformes d’apprentissage numérique du NHS (Royaume-Uni) : lien à ajouter. ↩
Statistique 2022 : source à préciser. ↩
Nicolas Schneider
https://juliashift.euConsultant senior, gouvernance et gestion des risques de l'IA en santé | Fondateur de JuliaShift | Évaluateur Bpifrance (santé numérique) et Commission européenne (Horizon Europe) | Concepteur du module IA & santé, Université de Picardie Jules Verne (2IS)