E-sensia est une startup créée fin 2023. Un référencement public à l’ANAP, partagé avec plusieurs solutions comparables. Un cofondateur praticien hospitalier. Un réseau de liens documentés entre les acteurs qui l’ont financée, référencée, et déployée. Pris isolément, chacun de ces faits est banal. Leur accumulation sur les mêmes acteurs mérite qu’on les pose à plat.
Ce numéro ne cherche pas à démontrer une irrégularité. Il cherche à documenter une architecture : celle qui permet à une startup de concentrer plusieurs sources de légitimité publique. Les règles de ce cumul, elles, ne sont pas transparentes. Il s’agit moins d’une question morale que d’une question procédurale.
Les faits de base : une trajectoire rapide dans un espace étroit
e-sensia voit le jour fin 2023, positionnée sur la régulation d’urgence et les SAMU. En mai 2025, soit moins de 18 mois après sa création, e-sensia entre en production sur deux sites. Il s’agit des Hospices Civils de Lyon (HCL) et de SOS Médecins Grand Paris. En janvier 2026, l’Observatoire IA de l’ANAP référence e-sensia sur le parcours « urgences et régulation ».
Elle n’y est pas seule. Depuis le regroupement des catégories de l’Observatoire, ce parcours réunit plusieurs solutions comparables :
- Sclépios IA, sur la complétude des dossiers et le codage
- SANIIA et Sillage SAU Smart (Numih France), sur la prédiction des flux et la gestion des lits
- le projet 3P-U du CHU d’Amiens, sur l’anticipation du besoin en lits
e-sensia se positionne, en revanche, seule sur la régulation téléphonique par analyse vocale des appels entrants. Et surtout, elle est la seule, parmi ces solutions référencées, à cumuler plusieurs atouts. Elle combine des financements publics labellisés (NextInnov Bpifrance, France 2030 « Pionniers de l’IA ») et un déploiement clinique précoce. S’y ajoute une série d’endossements institutionnels croisés. Plus que le référencement, c’est l’alignement qui distingue e-sensia.
Sur le volet financement public, la trajectoire est dense. e-sensia est lauréate NextInnov Bpifrance 2025 et lauréate France 2030 « Pionniers de l’IA » (communication officielle Bpifrance 2025). AgoraNov l’incube aussi. Sur l’AMI IA Urgences DGOS (référence BO Santé 2025/81), la DGOS retient les HCL avec deux projets. Cet établissement est un site de déploiement d’e-sensia depuis mai 2025.
L’éditeur technologique associé à ces deux projets n’est pas une donnée publique. La DGOS publie la liste des établissements lauréats sans ventilation, ni par cas d’usage, ni par éditeur.
Ces éléments sont factuels, vérifiables, non contestés. Ce qu’ils dessinent ensemble n’a rien d’un référencement exclusif : d’autres solutions comparables figurent sur le même parcours. Ce qui frappe, c’est plutôt le cumul, sur un même acteur, de plusieurs leviers de légitimité publique construits rapidement. Ce cumul n’est pas en soi problématique. L’absence de visibilité sur les mécanismes qui l’ont produit pose davantage question.
Six nœuds de tension : ce que la cartographie révèle
La cartographie ci-dessous synthétise les liens documentés entre e-sensia et les acteurs institutionnels qui l’ont financée, référencée ou déployée. L’auteur cote chaque lien selon la rigueur des sources disponibles.
Cartographie des liens documentés autour d’e-sensia, sources vérifiées mars 2026. Liens pleins : sources primaires ; pointillés : éléments à confirmer.
Voici six configurations qu’il faut poser clairement.
Le premier nœud est le plus dense. Le professeur Karim Tazarourte cumule trois liens documentés avec e-sensia. Il est co-pilote de la mission flash Braun 2022, qui a structuré le cadre politique des AMI IA en urgence. Il a déclaré entretenir « des intérêts de recherche » avec e-sensia. Cette déclaration figure dans les échanges documentés lors de la préparation d’un de nos précédents articles. Son témoignage figure sur le site commercial d’e-sensia (capture 23/02/2026). Enfin, il dirige le SAMU des HCL, l’un des deux sites de déploiement déclarés.
Un même acteur dans la genèse politique du programme, dans la légitimation commerciale de la startup, et dans le déploiement terrain. Le Prof. Tazarourte est le seul, parmi les cinq personnes ou entités sollicitées, à avoir répondu à la demande d’échange. Cette réponse contraste avec le silence des quatre autres destinataires.
Le deuxième nœud est structurel. Le lien entre l’ANAP et les HCL précède e-sensia de trois ans. En 2019, le groupement ANAP-HCL obtient un marché public pour la refonte du portail OSCIMES 2.0 (BOAMP 2019/S 018-038758 / JOUE n°216562-2019). Le référencement d’e-sensia sur l’Observatoire ANAP intervient donc dans une architecture institutionnelle déjà configurée entre l’agence et l’établissement déployeur.
La co-occurrence se prolonge sur le plan financier. Selon la liste DGOS de novembre 2025, les HCL sont le seul établissement d’Auvergne-Rhône-Alpes à cumuler deux projets lauréats. Ces projets relèvent de l’AMI IA Urgences. L’éditeur technologique retenu sur chacun de ces deux projets n’est pas une donnée publique. La liste DGOS ne ventile pas par éditeur, ni par cas d’usage.
e-sensia est déjà en production sur le site. Pourtant, il n’est pas possible de documenter publiquement si elle est l’éditeur associé à l’un ou aux deux projets AMI. On ignore aussi si les HCL ont retenu d’autres solutions. Les faits documentent une co-occurrence. Le déploiement précoce d’une solution et l’obtention de deux dossiers AMI touchent un même établissement. Les deux passent par le même canal institutionnel : l’Observatoire ANAP et le comité de validation AMI. On ne peut trancher la causalité entre ces faits sans information complémentaire. Seuls les HCL ou la DGOS sont en mesure de la fournir.
Le troisième nœud est procédural. Le troisième nœud concerne le cofondateur. Le Dr Jean-Baptiste Perney est médecin urgentiste, cofondateur et dirigeant d’e-sensia, exerçant en Île-de-France. L’éditeur déploie la solution chez SOS Médecins Grand Paris, l’un des deux sites déclarés sur la fiche ANAP du 05/01/2026.
La question procédurale porte moins sur un conflit au sein d’un établissement employeur que sur un recouvrement de rôles. Sur un même terrain, la fonction de praticien-utilisateur et celle de fournisseur se superposent. Cette configuration reste banale dans l’innovation en santé. Elle exige seulement que les acteurs la déclarent dans les cadres institutionnels, pas qu’ils se contentent de la valoriser en communication commerciale.
Le quatrième nœud est le plus abouti. Il concerne François Braun, ancien ministre de la Santé (juillet 2022 à juillet 2023). Trois liens publics documentés se cumulent.
Premier lien : un endossement vidéo public à SantExpo, en mai 2026. Dans cette vidéo, l’ancien ministre caractérise nommément le dispositif d’e-sensia (« les concepteurs, Jean-Baptiste, se sont orientés vers… »). Il qualifie aussi la solution d’« outil qui va révolutionner l’activité de régulation médicale ». e-sensia diffuse cette vidéo sur ses supports de communication officiels ; la rédaction en a retranscrit et capturé le verbatim.
Deuxième lien : un témoignage en son nom figure également sur le site commercial d’e-sensia. La capture date du 23/02/2026 (section « Ce qu’ils disent de nous »).
Troisième lien : le CHR Metz-Thionville, dont il est Conseiller de direction depuis novembre 2023. Cet établissement figure explicitement parmi les partenaires institutionnels de la page « Collaboration & partenaires universitaires » du site e-sensia (capture 24/03/2026).
Triangulation documentable : l’ancien ministre donne un endossement public à une solution. Son employeur actuel en est simultanément partenaire institutionnel déclaré. La mission flash urgences, qu’il a co-pilotée en juin 2022, a orienté le cadre réglementaire de la régulation SAMU. Ce cas d’usage est le n°1 de l’AMI IA Urgences.
Post-mandat, M. Braun a par ailleurs exercé une mission de conseil pour l’ANAP à Mayotte. Il a aussi mené une mission de conseil pour Capgemini, auprès de l’hôpital Princesse-Grace de Monaco (avis HATVP n°2024-87, juin 2024). Dans le cadre du droit de réponse, l’auteur a sollicité un échange avec lui. Cette demande est restée sans retour. Personne n’a déclaré publiquement la nature ni le calendrier exacts des liens contractuels entre M. Braun et e-sensia.
Le cinquième nœud est réglementaire. e-sensia déclare son déploiement clinique depuis mai 2025, sur deux sites. Pourtant, à ce jour : aucune AIPD publiée, aucune qualification MDR/IVDR identifiée, aucune démarche AI Act documentée. L’AI Act (UE 2024/1689) est entré en vigueur en août 2024, avant le lancement de l’AMI IA Urgences. Il classe les systèmes d’aide à la décision en triage d’urgences en catégorie haut risque.
L’accord politique du 7 mai 2026 (Digital Omnibus) reporte l’applicabilité des obligations « haut risque » de l’Annexe III. Le report va du 2 août 2026 à décembre 2027. Ce report, encore en cours d’adoption formelle, allonge le délai de mise en conformité. Il ne dispense toutefois ni de la trajectoire, ni de sa traçabilité. Ce vide ne concerne pas que e-sensia. Il rejoint le même constat que celui de cette article pour l’ensemble de l’AMI. Mais il prend une dimension particulière sur une solution déjà déployée en clinique, référencée publiquement et financée sur fonds publics. Les acheteurs la voient mise en avant à ce titre.
Le sixième nœud concerne la légitimation par les dirigeants des structures clientes. Le Dr Urfan Ashraf, Président de SOS Médecins Paris, figure dans les testimonials publics du site e-sensia. La capture date du 23/02/2026 (section « Ce qu’ils disent de nous »). Or SOS Médecins Grand Paris est l’un des deux sites de déploiement d’e-sensia, explicitement déclarés sur la fiche ANAP Observatoire du 05/01/2026.
Un dirigeant de structure cliente qui valide publiquement la solution déployée chez lui n’a rien d’irrégulier en soi. Mais ce type de co-légitimation opérateur / prestataire renforce la densité du faisceau, quand il s’ajoute aux cinq nœuds précédents. La question procédurale reste la même que pour les autres nœuds. Ce lien figure-t-il dans un cadre autre que le site commercial de la startup ?
Un contre-factuel utile : ce que la sélection ne retient pas
L’alignement d’e-sensia ne prend sa pleine signification que si on le compare à l’écosystème référencé sur le parcours de l’Observatoire ANAP. Ce parcours s’intitule « urgences et régulation ». Quatre autres solutions y figurent :
- Sclépios IA, créée en juin 2023 et domiciliée à Tourcoing, sur la complétude des dossiers médicaux et le codage (également référencée sur les centrales RESAH et UGAP)
- SANIIA et Sillage SAU Smart (Numih France), sur la prédiction des flux et la gestion des lits
- le projet 3P-U du CHU d’Amiens, sur l’anticipation du besoin en lits
À leurs côtés, le marché compte des solutions opérationnelles qui ne figurent pas dans l’Observatoire. Urgences Chrono, éditée par la société Focus Santé, en fait partie. Elle analyse en temps réel l’activité des services d’urgences et a remporté des marchés au CHU de Limoges. Elle n’apparaît pourtant pas au référencement ANAP. Toutes ces solutions sont opérationnelles, plusieurs sur des cas d’usage adjacents à celui d’e-sensia.
La répartition des projets de l’AMI IA Urgences par éditeur n’est pas une donnée publique. On ne peut donc pas comparer ce critère entre ces acteurs, ni l’établir pour e-sensia elle-même. Ce qui distingue e-sensia dans le registre public tient à autre chose qu’un référencement exclusif ou une supériorité documentée. Il s’agit du cumul, sur un même acteur, du référencement, de financements publics labellisés, d’un déploiement clinique précoce et d’endossements institutionnels croisés.
Ce contre-factuel ne prétend pas trancher la qualité respective des solutions. Il pose une question simple. À présence comparable dans l’outil d’orientation public, quels critères expliquent qu’une seule solution concentre autant d’atouts ? Référencement, financements publics labellisés, déploiement précoce, endossements institutionnels : tout se retrouve sur le même acteur. Personne ne publie ces critères.
Ce que ces nœuds posent comme question systémique
Pris isolément, l’un ou l’autre de ces liens n’a rien de problématique. Chacun peut s’expliquer : un praticien-fondateur qui connaît son terrain, un chef de service convaincu par une solution, un réseau de financement public actif sur les cas d’usage prioritaires.
C’est l’accumulation qui pose question. Un problème surgit quand les mêmes acteurs sont présents partout :
- dans la définition du programme
- dans le comité de sélection
- dans le référencement public de la solution
- dans le déploiement terrain
- dans la légitimation commerciale
Si personne ne déclare ni ne documente ces liens de façon accessible, un décideur extérieur ne peut plus rien évaluer. Il ne sait pas si le signal de légitimité qu’il reçoit repose sur des critères objectifs, ou sur une architecture relationnelle invisible.
Pour un DSI qui s’appuie sur l’Observatoire ANAP pour orienter un achat, cette question n’est pas théorique. Elle conditionne la qualité de sa décision.
Ce qui manque : quatre mécanismes simples
Publication des critères de référencement de l’Observatoire IA ANAP. Un outil public d’orientation des acheteurs publics doit être transparent sur ses règles d’inclusion et d’exclusion. Cela inclut les critères de vérification des déclarations d’intérêts des porteurs de solutions référencées.
Obligation de déport documenté pour les praticiens-fondateurs dans tous les dispositifs publics auxquels leur startup participe. Un PH cofondateur d’une startup peut candidater à un AMI DGOS, ou voir sa solution référencée sur un outil ANAP. Dans chacun de ces contextes, il doit déclarer ces liens, pas seulement dans ses publications académiques.
Vérification réglementaire préalable au référencement. Une solution déployée en milieu clinique et référencée sur un outil public devrait documenter son statut réglementaire. Cela concerne l’AI Act et le MDR/IVDR, avant toute apparition comme référence pour les établissements.
Publication par la DGOS de la ventilation par éditeur et par cas d’usage des projets lauréats des appels à manifestation d’intérêt IA en santé. L’AI Act (UE 2024/1689) prévoit la traçabilité des systèmes IA à haut risque déployés en milieu clinique (Annexe III, triage d’urgence). L’applicabilité de ces obligations a glissé à décembre 2027, mais leur principe reste posé. Or l’absence publique de cette donnée empêche toute évaluation indépendante de la concentration éventuelle d’un fournisseur sur un programme public. Cette exigence de transparence n’engage aucun acteur particulier. Elle restaure une condition élémentaire de redevabilité du financement public.
Santé Numérique France : fil rouge, troisième repère
Un de nos articles documentait l’absence d’évaluation des programmes publics IA en santé. Un autre article posait la question de la redevabilité de l’agence chargée de cet accompagnement. Ce numéro descend d’un niveau supplémentaire : la porosité entre les rôles de clinicien, d’entrepreneur, d’évaluateur et de déployeur. Dans cet écosystème, les mêmes personnes portent souvent plusieurs de ces casquettes simultanément, sans obligation de déclaration systématique. Il ne s’agit pas d’une accusation, mais d’une question d’architecture. Il faut donc la poser publiquement. Des décideurs prennent en effet des décisions d’achat sur la base de signaux de légitimité dont les règles de production restent opaques.
Prochain numéro, juillet 2026 : un autre dispositif public, un autre chapitre du même fil rouge. Promesse, architecture, distance entre les deux.
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Sources
Observatoire IA ANAP, fiche e-sensia mise à jour 05/01/2026 | LinkedIn Dr Jean-Baptiste Perney et Cédric Thoma, vérifiés mars 2026 | Capture site e-sensia, témoignages Tazarourte, Braun et Juan (SOS Médecins Lyon), 23/02/2026 | Capture site e-sensia, page « Collaboration & partenaires universitaires », 24/03/2026 (CHR Metz-Thionville listé partenaire institutionnel) | Vidéo Braun à SantExpo, mai 2026, diffusée sur les supports de communication officiels d’e-sensia, verbatim retranscrit et capturé | LinkedIn Dr Jean-Baptiste Perney, vérifié mars 2026 | Correspondance directe Prof. Karim Tazarourte, NL#012, mars 2026 | BOAMP 2019/S 018-038758 / JOUE n°216562-2019 : marché OSCIMES 2.0 ANAP-HCL | Liste lauréats AMI IA Urgences, DGOS, novembre 2025 (HCL : 2 projets retenus ; CHU Nîmes absent de la liste) | Avis HATVP n°2024-87, juin 2024 (François Braun) | Fiches ANAP Observatoire : Sclépios IA (01/07/2025), SANIIA (01/07/2025), Sillage SAU Smart / Numih France (15/12/2025), projet 3P-U CHU Amiens (07/01/2026) | Urgences Chrono / Focus Santé : marchés CHU de Limoges (gré à gré, 2024-2025), entités distinctes confirmées (Sclépios IA SIREN 953 367 372 ; Focus Santé SIREN 823 858 527, Pappers/INSEE) | Égora / Le Quotidien du Médecin, juin 2024 (Braun / Capgemini Monaco) | France 3 Lorraine, 04/07/2022 | Communication Bpifrance « France 2030 — Pionniers de l’IA », 2025.
Droits de réponse et sollicitations
Droits de réponse adressés au Dr Jean-Baptiste Perney, au Prof. Karim Tazarourte, à François Braun, au Dr Urfan Ashraf et à e-sensia avant publication. Seul le Prof. Tazarourte a répondu ; l’article intègre la teneur de sa réponse au nœud 1. Les quatre autres destinataires n’avaient pas répondu à la date de publication.
Les Hospices Civils de Lyon disposent depuis juillet 2025 d’une Direction des usages des Données et de l’IA (DDIA). Sa mission inclut la transparence sur les choix institutionnels en IA. La rédaction a sollicité cette direction sur deux points. D’une part, la ventilation des deux projets HCL retenus à l’AMI IA Urgences. D’autre part, le mode de sélection des éditeurs technologiques associés. Cette démarche est en cours. La réponse, ou son absence, fera l’objet d’un point d’étape dans un numéro ultérieur.
Nicolas Schneider
https://juliashift.euFondateur de JuliaShift, spécialisé en transformation numérique en santé.